Diagnostic TMS et RPS : comment faire l'état des lieux de la santé de vos salariés

Vous voulez savoir où en sont vos équipes sur les troubles musculosquelettiques (TMS) et les risques psychosociaux (RPS), sans attendre que les arrêts de travail vous le disent. C'est possible sans aucun examen médical : un état des lieux repose sur ce que vous mesurez déjà, et sur ce que vos salariés peuvent vous dire, à condition de leur poser les bonnes questions dans le bon cadre. Voici la méthode, de la préparation jusqu'au plan d'action, et les erreurs qui rendent la démarche inutile.
1. Pourquoi évaluer les TMS et les RPS ensemble
Ce sont les deux risques qui pèsent le plus lourd. Les TMS représentent à eux seuls plus de 80 % des maladies professionnelles reconnues, et ils ont fait perdre plus de 11 millions de journées de travail en 2021. Pour les arrêts longs, le baromètre Malakoff Humanis 2026 montre que trois familles de pathologies en concentrent les deux tiers : la santé mentale, les TMS et la traumatologie. Or ce sont les arrêts longs qui font l'absentéisme : ceux de plus de 60 jours ne représentent que 9,4 % des arrêts, mais 63,8 % des journées d'absence.
Surtout, les deux risques ne sont pas indépendants. Une méta-analyse de 54 études longitudinales (Hauke et al., 2011) a montré que les facteurs de stress psychosociaux au travail sont associés à l'apparition ultérieure de TMS. Le lien joue aussi dans l'autre sens : une douleur qui s'installe pèse sur le sommeil et sur le moral, comme nous l'expliquons dans notre article sur la santé mentale et la douleur.
Un état des lieux qui regarde les TMS d'un côté et les RPS de l'autre passe donc à côté de l'essentiel : les facteurs qu'ils ont en commun. Un salarié qui dort mal, qui ne bouge plus et qui travaille sous forte pression cumule les deux risques à la fois. Ce sont ces facteurs transversaux qu'il faut trouver en premier, parce qu'agir sur eux fait reculer plusieurs problèmes en même temps.
2. Ce que vous savez déjà
Avant d'interroger qui que ce soit, rassemblez ce qui existe. Vous avez plus de données que vous ne le pensez :
- Votre taux d'absentéisme, par service et par métier, et la part des arrêts longs. Notre guide sur le coût de l'absentéisme détaille le calcul.
- Votre compte AT/MP sur net-entreprises : les accidents du travail et les maladies professionnelles reconnus et imputés à votre entreprise.
- Votre DUERP actuel : les risques que vous avez déjà identifiés, et ceux qui n'y figurent pas.
- La fiche d'entreprise établie par votre service de prévention et de santé au travail, qui recense les risques observés et les effectifs qui y sont exposés.
- Le turnover, les restrictions d'aptitude et les aménagements de poste : chacun est un signal.
- L'analyse de sinistralité de votre organisme de prévoyance, si votre contrat la prévoit.
Ces données ont une limite commune : elles mesurent des conséquences, et tard. Un arrêt long est l'aboutissement d'un problème qui couvait depuis des mois. Elles disent où ça fait mal, rarement pourquoi. Pour le pourquoi, il faut demander aux salariés.
3. Poser les règles avant de lancer
La qualité d'un état des lieux se joue avant la première question. Trois règles :
- Un anonymat réel, et visible. Un salarié qui craint d'être reconnu ne répond pas, ou répond ce qu'il pense qu'on attend de lui. Les résultats ne doivent remonter que par groupes assez larges pour que personne ne soit identifiable, et l'employeur ne doit jamais avoir accès aux réponses individuelles. Si les réponses peuvent être rattachées à une personne, ce sont des données de santé au sens de l'article 9 du RGPD : consentement explicite, finalité précise, hébergement sécurisé.
- Le CSE, dès le départ. Il contribue à l'évaluation des risques et il est consulté sur le DUERP et ses mises à jour (article L. 4121-3 du Code du travail). L'associer au lancement plutôt qu'à la restitution change la donne : une démarche portée aussi par les représentants du personnel a toutes les chances de recueillir plus de réponses.
- Le service de prévention et de santé au travail. Il connaît vos postes, dispose souvent d'un ergonome ou d'un psychologue du travail, et ses visites lui donnent une lecture que vous n'avez pas. Ce n'est pas un concurrent de la démarche, c'est un allié.
Expliquez enfin la démarche aux salariés : pourquoi elle est menée, qui verra quoi, et ce qui sera fait des résultats. Le taux de participation fait la précision du diagnostic : un questionnaire auquel répond un tiers de l'effectif décrit ce tiers, pas l'entreprise.
4. Interroger les salariés
Le cœur de l'état des lieux est un questionnaire. Ce qu'il doit couvrir :
- Pour les TMS : les douleurs et les gênes par région du corps (nuque, épaules, dos, coudes, poignets…), leur fréquence et leur intensité.
- Pour les RPS : les six familles de facteurs de risque définies en 2011 par le collège d'expertise présidé par Michel Gollac : l'intensité et le temps de travail, les exigences émotionnelles, le manque d'autonomie, les rapports sociaux dégradés, les conflits de valeurs et l'insécurité de la situation de travail.
- Et ce qui relie les deux : le sommeil, le stress perçu, l'activité physique, l'ergonomie du poste, l'état de santé général. C'est la partie que la plupart des questionnaires oublient, et c'est souvent elle qui explique le plus.
Quelques règles pratiques : un questionnaire qui couvre tous ces thèmes demande de l'ordre d'une demi-heure, alors prévoyez ce temps sur le temps de travail. Laissez une fenêtre de réponse de deux à trois semaines, avec une relance. Et annoncez la date de restitution avant même d'ouvrir le questionnaire.
5. Lire les résultats
Un état des lieux qui s'arrête à une moyenne d'entreprise ne sert à rien : la moyenne masque presque toujours un service qui souffre. Lisez les résultats :
- par service, par métier, par tranche d'âge, tant que les groupes restent assez grands pour préserver l'anonymat ;
- en croisant les thèmes : si les douleurs lombaires et le stress montent dans le même service, la question n'est plus « TMS ou RPS ? » mais « qu'est-ce qui, dans ce service, produit les deux ? » ;
- en hiérarchisant : tout ne peut pas être prioritaire. Classez les problématiques selon le nombre de personnes concernées, leur gravité, et le nombre d'autres problèmes qu'elles aggravent.
Ce dernier critère est le plus souvent oublié, et c'est le plus rentable. Un facteur qui pèse sur plusieurs problématiques à la fois, comme un manque de sommeil ou une sédentarité marquée, mérite de passer devant un risque isolé, même plus visible.
6. Du diagnostic au plan d'action
L'état des lieux n'est pas une fin. Le Code du travail fixe l'enchaînement : évaluer les risques, puis programmer leur prévention.
- Le DUERP est mis à jour avec les risques identifiés, au moins une fois par an à partir de 11 salariés.
- À partir de 50 salariés, le PAPRIPACT en découle : pour chaque mesure, un responsable, des moyens, un calendrier et un indicateur. Tout est détaillé dans notre mode d'emploi du PAPRIPACT.
- En dessous de 50 salariés, la liste des actions de prévention est consignée dans le DUERP.
Pour choisir les actions, les principes généraux de prévention de l'article L. 4121-2 du Code du travail donnent l'ordre : combattre les risques à la source et adapter le travail à l'homme, avant de corriger les effets. C'est la prévention primaire, et c'est elle qui fait baisser les arrêts dans la durée.
Refaites enfin la mesure l'année suivante, avec le même questionnaire et le même découpage. C'est la seule façon de savoir ce qui a reculé et ce qui résiste, et de défendre le budget de prévention devant la direction.
7. Les quatre états des lieux qui ne servent à rien
- Le questionnaire maison : rédigé en interne, non anonyme ou perçu comme tel. Les réponses sont prudentes, et le diagnostic est faux.
- L'enquête sans retour : les salariés répondent, puis n'entendent plus parler de rien. La fois suivante, ils ne répondront pas.
- Le diagnostic à moitié : les TMS d'un côté, les RPS de l'autre, confiés à deux prestataires qui ne se parlent pas. Les facteurs communs passent entre les deux.
- La photo unique : une mesure, un rapport, puis plus rien. Sans deuxième mesure, impossible de savoir si les actions ont servi.
Leur point commun : ils produisent un document, pas une décision.
C'est la démarche que nous menons avec Predicta Entreprise : un questionnaire anonyme qui couvre les TMS, les RPS et les facteurs qui les relient (sommeil, activité physique, ergonomie, nutrition), une lecture par service et par métier qui hiérarchise les priorités, un DUERP et un PAPRIPACT édités à partir des réponses, et une nouvelle mesure chaque année. Pour aller plus loin sur chacun des deux risques, voir nos articles Le TMS, une histoire à repenser et Stress et risques psychosociaux : dur constat.
Sources :
- INRS. Troubles musculosquelettiques (TMS) : statistiques
- Malakoff Humanis. Absentéisme en 2026 : les chiffres
- Hauke A., Flintrop J., Brun E., Rugulies R. The impact of work-related psychosocial stressors on the onset of musculoskeletal disorders in specific body regions: a review and meta-analysis of 54 longitudinal studies. Work & Stress, 2011, 25(3), 243-256.
- Gollac M., Bodier M. (dir.). Mesurer les facteurs psychosociaux de risque au travail pour les maîtriser. Rapport du Collège d'expertise sur le suivi des risques psychosociaux au travail, 2011.
- Code du travail, articles L. 4121-2, L. 4121-3 et L. 4121-3-1
- Règlement (UE) 2016/679 (RGPD), article 9.